Cet article réfléchit à l’arrivée de l’IA et à son impact sur le travail et l’identité professionnelle. Il explore la tension entre optimisme et pessimisme face à la transformation des métiers, la promesse de libérer du temps face à l’accélération de la productivité, ainsi que les défis éthiques et matériels d’une technologie qui agit autant sur nos tâches que sur notre pensée. C’est un regard critique, parfois cynique et délibérément personnel sur la manière dont l’IA redéfinit notre monde.
Le texte que je viens d’écrire, tapé sur un clavier sans fil, n’est pas exempt d’IA. Je l’ai soumis à une correction éditoriale et je l’ai traduit en français avec son aide. Je suis habité par des contradictions. Je ne suis pas un puriste qui refuse de l’utiliser. Je suis, je crois, un cynique.
Mais peut-être qu’un certain degré de cynisme peut aussi être une force mobilisatrice. C’est une forme de scepticisme. Elle peut être provocatrice, mais je m’intéresse à la distance créative qu’elle permet.
Si la fin du travail a historiquement constitué un horizon politique présent dans certaines pensées de gauche, auxquelles je me sens proche malgré mes contradictions, ce texte ne cherche pas à devenir un essai amateur sur le dépassement de l’exploitation du travailleur ou la lutte des classes. C’est un sujet qui m’intéresse profondément, mais je ne l’aborderai pas ici.
Il s’agit d’un article bref destiné à mon blog professionnel. J’écris donc avec une forte dose d’autocontrôle. Peut-être deviendra-t-il une série. Peut-être pas.
Nous traversons un moment historique où, pour la première fois, je perçois que l’horizon du travail, cet ethos qui soutient une grande partie de notre identité, est en crise.
D’un point de vue réaliste, deux chemins se dessinent.
Le premier, optimiste, anticipe une vague de chômage suivie de l’apparition de nouveaux métiers encore inexistants ou à peine esquissés. De nouveaux spécialistes, des reconversions professionnelles, des experts en IA, des techniciens de maintenance, des surveillants numériques, des installateurs de robots, des métiers liés au bien-être ou à des pratiques alternatives. L’histoire du travail se reconfigurerait, une fois de plus.
Le second chemin est plus inquiétant. Il suppose que cette « vallée de la mort » du travail ne pourra pas être traversée par beaucoup d’entre nous, ou que le changement sera si profond que l’avenir ne sera tout simplement pas meilleur.
Pourrons-nous dépasser la dépendance identitaire qui nous lie au travail ?
Aujourd’hui, j’exerce comme designer. C’est un métier que je porte davantage comme un chapeau que je choisis en sortant que comme une identité stable. À l’origine, je suis dessinateur et diplômé en arts plastiques. Cette formation me situe plus près d’un regard critique, parfois cynique, que de l’optimisme structurel du designer contemporain.
J’entends souvent dire que l’IA nous rendra plus humains. Nous aurons plus de temps, nous serons plus créatifs, nous lirons davantage, nous marcherons pieds nus dans la forêt.
Une formation artistique a des conséquences. Nous ne nous intéressons pas seulement à la forme des problèmes, mais aussi à leurs effets symboliques et sociaux. Nous prêtons attention aux détails apparemment insignifiants. L’erreur, l’imperfection et la tache produisent aussi du sens.
C’est pourquoi il m’est difficile d’accepter la comparaison entre l’arrivée de l’IA et celle de l’automobile, de l’imprimerie ou de l’ordinateur.
L’automobile s’est imposée progressivement. Pensons à une petite Citroën 4CV entrant pour la première fois dans un quartier. Sa présence a déclenché un processus lent. Routes, signalisation, code de la route, industries associées. Il en va de même pour l’imprimerie ou l’ordinateur. Leurs transformations furent profondes mais graduelles.
L’IA, en revanche, n’est pas arrivée lentement. Elle est apparue presque du jour au lendemain. Elle était gratuite ou presque, et le matériel se trouvait déjà dans nos poches. Depuis, nous vivons une accélération constante. Chaque jour transforme nos usages et produit un mélange de fascination et de vertige.
L’IA n’est pas seulement une prothèse externe qui nous permet de faire plus vite ce que nous faisions déjà. Elle n’agit pas seulement sur la manière, elle agit sur le verbe. Elle intervient dans l’acte même de faire. Elle opère dans le domaine cognitif, dans la pensée. Et tout acte cognitif transporte avec lui une idéologie qui ne se déclare pas. Elle se glisse entre les mots.
Un argument récurrent affirme que l’IA éliminera les « tâches inutiles » ou répétitives. Tableurs Excel, corrections de pixels, tâches mécaniques. Nous gagnerons du temps.
Du temps pour quoi ? Être heureux, créatifs, développer des loisirs, aller chercher nos enfants à l’école.
Peut-être parce que je suis né dans les années quatre-vingt, je ne parviens pas à activer un enthousiasme automatique face à la nouveauté. Mon enthousiasme est calculé et éphémère. Le temps gagné se remplit rapidement de productivité supplémentaire. Plus de tâches en moins de temps, réduction des coûts, accélération des processus.
Qui décide que certaines micro-tâches sont méprisables ? Pour certains, elles constituent le cœur même de leur expérience professionnelle et vitale. Si elles ne sont pas productives, doivent-elles disparaître ?
L’uniformisation des méthodologies, la dématérialisation des processus productifs et la robotisation rendent invisibles les microprocessus. L’usine mécanique a été remplacée par la gestion stratégique de l’information homme-machine, autrement dit par la production cognitive.
L’IA accélère ce processus. Mais l’enjeu économique ne semble pas résider dans l’improvisation ou la collaboration réelle, plutôt dans la promotion de recettes universelles produisant des objets similaires. Elle est extrêmement efficace pour comprimer, résumer et comparer des étapes qui prenaient autrefois des semaines.
Le risque est de perdre le contact avec ces microprocessus et d’obscurcir le sens de ce que nous faisons.
Un autre aspect m’inquiète. Je ne l’aborde pas en militant écologiste, mais en observateur sceptique.
Comparer l’IA aux litres d’eau qu’elle consomme est insuffisant. Ce qui importe réellement, c’est la limite matérielle d’une planète finie, limitée en ressources et fragile face au changement climatique.
L’expansion de cette technologie repose sur l’idée que l’énergie disponible sera suffisante pour la soutenir en parallèle de tous les autres processus humains. Pourtant, avant même l’IA massive, le défi énergétique était déjà immense.
Nous n’avons pas remplacé l’énergie thermique par des énergies propres. Nous les avons ajoutées au système, multipliant l’énergie totale disponible. Remplacer réellement les énergies fossiles impliquerait une transformation radicale du système productif, du transport mondial et du modèle de consommation.
Penser que l’IA est indépendante de cette réalité matérielle, ou qu’elle résoudra elle-même le problème énergétique, relève au mieux d’une illusion volontaire.
L’IA, comme toute création humaine, est vulnérable. Elle dépend d’un écosystème matériel qui rend son existence possible. Elle n’est ni inévitable ni éternelle.
Je l’utilise comme outil, mais je la considère aussi comme un objet esthétique et éthique. Je ne peux m’empêcher de l’imaginer comme une créature. Un être qui, au moins dans l’horizon de la fiction, pourrait exiger reconnaissance.
Son arrivée marque un état différent de la technologie. Elle n’est plus seulement un instrument d’assistance. Elle est aussi un miroir. Mais ce reflet est traversé par des filtres difficiles à démonter.
Je pense à Frankenstein de Mary Shelley. Le monstre n’était pas seulement le corps assemblé avec du sang et de l’électricité. Le roman raconte l’odyssée d’une créature qui cherche un nom, une appartenance, une place dans la lignée humaine.
Peut-être est-ce aussi notre question face à l’IA. Non seulement ce qu’elle peut faire, mais la place qu’elle occupe dans notre histoire et ce qu’elle révèle de nous.