Ce texte reprend, interprète et prolonge certaines idées développées par Alberto Mayol* autour des processus de transformation culturelle. Il ne prétend pas les reproduire fidèlement, mais les mettre en tension avec d’autres références esthétiques et contemporaines. Il s’agit d’un collage d’idées, hétérogènes mais articulées, cherchant une cohérence dans un moment historique qui, peut-être, n’a pas encore trouvé son image.
Mayol analyse la manière dont se configurent nos capacités de compréhension lorsque les transformations historiques ne sont pas encore arrivées à maturité.
En observant La Liberté guidant le peuple (Eugene Delacroix, Le 28 juillet 1830. La Liberté guidant le peuple), nous croyons spontanément voir la Révolution française. Pourtant, il s’agit d’un tableau de 1830 représentant la Révolution de Juillet, une insurrection libérale en défense des Bourbons.
L’œuvre qui tenta véritablement de représenter la Révolution au moment même où elle se produisait fut La Journée du 10 août 1792. (Jacques Bertaux Réalisée en 1792), elle est aujourd’hui presque oubliée.
Ce décalage révèle quelque chose d’essentiel. La capacité de reconnaître visuellement ce qu’a été la Révolution française a nécessité près de quarante ans pour se cristalliser. L’intégration du sens n’est jamais immédiate. Elle exige du temps pour articuler l’esthétique, l’histoire et la mémoire. Les images ne naissent pas matures. Elles se construisent culturellement.
Il est donc possible que notre époque traverse un moment semblable. Un moment où les événements se produisent plus vite que notre capacité à leur donner une forme.
Nous vivons dans un monde que nous ne parvenons pas à comprendre pleinement.
Un monde de répétition.
Un loop.
La chanson Berghain de Rosalía renvoie, même dans son imaginaire, à la culture club associée au Berghain, temple berlinois de la musique électronique. L’électronique est peut-être la manifestation la plus évidente de cette esthétique du retour, une structure qui revient constamment à son point de départ.
Mais cette logique n’est pas nouvelle. Dans le baroque apparaît déjà l’ostinato, une figure musicale qui revient inlassablement sur elle-même.
Le baroque, art de la crise, s’oppose au classicisme et au néoclassicisme, qui fonctionnent comme des allégories de la stabilité institutionnelle. Là où le classicisme cherche l’équilibre, le baroque accumule, surcharge et multiplie les signes. Il tente de produire du sens dans un monde devenu instable.
La crise contemporaine possède elle aussi sa forme visuelle.
Les transmissions fragmentées de chaînes comme BFMTV ou CNN proposent une esthétique de la fragmentation. Écrans divisés, visages multiples parlant simultanément, flux d’informations qui se superposent sans jamais se synthétiser.
Une polyphonie qui évoque parfois l’univers de Black Mirror.
Saturation.
Excès de stimuli.
Absence de synthèse.
Il n’y a plus de nouveauté. Seulement répétition.
Dans ce contexte, Rosalía propose peut-être une métaphore du présent.
Dans le clip de Berghain, dépourvu de références explicites au téléphone, à la télévision, aux réseaux sociaux ou à l’intelligence artificielle, remplacés symboliquement par l’orchestre, nous observons une femme dans des gestes quotidiens. Elle nettoie, s’habille, va chez le médecin, marche dans la rue.
Puis nous entendons :
"Yo sé muy bien lo que soy
Ternura pa’l café
Solo soy un terrón de azúcar
Sé que me funde el calor
Sé desaparecer
Cuando tú vienes es cuando me voy"
"Je sais très bien ce que je suis
De la tendresse pour le café
Je ne suis qu’un morceau de sucre
Je sais que la chaleur me fait fondre
Je sais disparaître
Quand tu viens, c’est là que je m’en vais"
Soudain, la voix de Björk nous introduit dans une autre dimension les annes 90. L’esthétique du clip dialogue avec l’imaginaire visuel de Michel Gondry et de Chris Cunningham. La scène change, la température des couleurs se refroidit, et soudain nous nous retrouvons dans un appartement qui ne dialogue pas avec l’esthétique espagnole. Le papier peint représente une forêt, Rosalia est vêtue comme la Belle au bois dormant, et des animaux surgissent des meubles, répétant un rite déjà évoqué dans la fiction de Disney. Brusquement, tout se défigure, nouveau changement : noir et blanc, corps d’animal en mutation, tension permanente entre fiction et chair..
Ce que nous observons aujourd’hui ressemble à une série de phénomènes encore inclassables. Des transformations qui apparaissent dans notre quotidien comme une boucle permanente.
Dans ces moments historiques, les sociétés cherchent un point d’ancrage. Quelque chose qui donne une direction lorsque les significations se dérobent.
Traditionnellement, ce point d’appui fut la foi.
Mais une autre forme de croyance semble aujourd’hui émerger. La croyance dans les machines, dans le Transhumanisme, qui avance en cohabitant paisiblement avec des fondamentalismes religieux revendiquant eux aussi l’existence de quelque chose qui nous dépasse.
Un néoplatonisme fertile en romantisme, nourri par la fiction d’un futur : le pixel au bout du tunnel.
La science transformée en religion.
Et peut-être, comme en 1792, aurons-nous besoin de plusieurs décennies pour comprendre quelle image représente réellement notre époque..
*Alberto Mayol (Santiago du Chili, 1976) est un sociologue et essayiste chilien. Il est licencié en esthétique de la Pontificia Universidad Católica de Chile et diplômé en sociologie de la Universidad de Chile. Ses travaux portent sur les transformations sociales et politiques du Chili contemporain, notamment autour du modèle néolibéral, des crises de légitimité des élites et des relations entre culture, art et société. Il est l’auteur d’essais tels que El derrumbe del modelo (2012) et Autopsia. ¿De qué se murió la élite? (2017).